Ciel ouvert, État aux abonnés absents
À Strasbourg, quand les drones des trafiquants perturbent les hélicoptères de secours, ce n’est plus seulement la sécurité d’une prison qui est en cause. C’est la capacité de l’État à anticiper les nouvelles menaces et à protéger les fonctions essentielles de notre société.
Il faut mesurer pleinement la gravité de ce qui vient de se produire à Strasbourg.
Des hélicoptères transportant des patients ont dû être détournés de l’hôpital de Hautepierre en raison de la présence de drones utilisés pour effectuer des livraisons illicites à la maison d’arrêt de l’Elsau.
Des trafiquants sont donc parvenus, par leur activité, à perturber l’accès aérien à un hôpital et l’acheminement de patients.
Ce fait pourrait être considéré comme une conséquence supplémentaire de la multiplication spectaculaire des livraisons par drones dans les établissements pénitentiaires français.
Ce serait une erreur.
Car lorsque l’incapacité à empêcher un trafic organisé autour d’une prison finit par affecter le fonctionnement des secours, nous ne sommes plus seulement face à un problème pénitentiaire. Nous sommes face à une défaillance dans la protection d’une fonction essentielle.
Le risque était connu
C’est ce qui rend la situation particulièrement grave.
Personne ne peut prétendre découvrir aujourd’hui le phénomène.
Depuis plusieurs années, les personnels pénitentiaires alertent sur la multiplication des livraisons par drones. Stupéfiants, téléphones et autres objets interdits franchissent ainsi les murs des établissements.
Des parlementaires ont interrogé le Gouvernement. Des dispositifs de détection et de brouillage ont été installés. Des protections physiques sont réclamées. Des millions d’euros ont été engagés.
À Strasbourg également, des moyens ont été déployés et de nouveaux investissements annoncés.
Et pourtant, les drones continuent de passer.
Pendant que l’État adapte ses procédures, les trafiquants adaptent leurs drones.
Voilà le cœur du problème.
Une puissance publique peut être prise de court par une menace nouvelle. Elle ne peut durablement invoquer la nouveauté lorsque cette menace est identifiée depuis des années.
Le scandale n’est donc pas de découvrir aujourd’hui le danger. Il est d’avoir laissé une menace connue, documentée et prévisible atteindre un niveau tel qu’elle perturbe désormais les secours.
Ce qui doit être interrogé n’est pas seulement ce que l’État a fait.
C’est ce qu’il n’a pas fait à temps.
De l’Elsau aux infrastructures critiques
L’affaire de Strasbourg doit dès lors être considérée comme un avertissement.
Les drones sont devenus accessibles, performants, relativement peu coûteux et rapidement adaptables. Leur utilisation par des réseaux criminels est désormais une réalité.
Mais la question dépasse très largement l’univers pénitentiaire.
Des survols de drones non identifiés ont été constatés au-dessus d’installations militaires et industrielles sensibles en France. La guerre en Ukraine démontre par ailleurs quotidiennement combien cette technologie a transformé les conditions de la surveillance, du renseignement et du combat.
Il ne s’agit évidemment pas d’assimiler les trafiquants qui approvisionnent une prison à une menace militaire.
Il s’agit de comprendre ce que ces phénomènes révèlent : la maîtrise et la protection de l’espace aérien de proximité sont devenues des enjeux de souveraineté, de sécurité et de résilience.
Prisons, hôpitaux, sites industriels, réseaux essentiels, installations militaires : nous devons désormais nous interroger sur notre capacité à protéger les infrastructures dont dépend le fonctionnement quotidien de la Nation.
La menace a changé. L’État n’a manifestement pas changé assez vite pour y répondre.
Gouverner, c’est prévoir. Gouverner au XXIᵉ siècle, c’est anticiper.
L’affaire de Hautepierre révèle ainsi une faiblesse plus profonde : notre difficulté persistante à passer d’une culture de réaction à une véritable culture de l’anticipation.
La France sait mobiliser des moyens considérables lorsque la crise est là.
Mais gouverner ne consiste pas seulement à réagir efficacement une fois le danger réalisé.
Gouverner, c’est identifier les vulnérabilités avant qu’elles ne deviennent des crises. C’est observer les transformations technologiques et sociales. C’est adapter les réponses publiques au rythme auquel évoluent les menaces. C’est protéger les fonctions essentielles avant qu’elles ne soient atteintes.
Cette exigence dépasse largement la question des drones.
Changement climatique, cyberattaques, criminalité organisée, risques sanitaires, dépendances énergétiques, vulnérabilité des infrastructures : les risques auxquels nos sociétés sont confrontées évoluent rapidement, se combinent et peuvent produire des effets en cascade.
Un événement apparemment circonscrit peut alors affecter une fonction essentielle qui semblait jusqu’alors étrangère au problème initial.
C’est exactement ce que Strasbourg vient de nous montrer : un trafic destiné à approvisionner une prison finit par perturber une chaîne de secours hospitalière.
C’est pourquoi la protection des fonctions essentielles et la résilience de nos territoires doivent devenir des principes structurants de l’action publique.
Protéger d’abord
À Strasbourg, l’urgence est immédiate : l’accès aérien à l’hôpital de Hautepierre doit être sanctuarisé.
Tous les moyens nécessaires doivent être mobilisés pour empêcher que les livraisons par drones à la maison d’arrêt de l’Elsau puissent à nouveau perturber les secours : protections physiques adaptées lorsque cela est possible, moyens efficaces de détection et de neutralisation, identification des télépilotes et démantèlement des réseaux qui organisent ces trafics.
Mais traiter l’urgence strasbourgeoise ne suffira pas.
CAP21 demande que cet événement conduise à réexaminer, au niveau national, la protection contre les usages criminels ou hostiles des drones autour des infrastructures essentielles et des sites sensibles.
Avec une exigence : ne plus courir derrière la menace, mais la devancer.
Nous n’avons pas besoin d’un comité supplémentaire chargé de constater ce que nous savons déjà. Nous avons besoin d’une doctrine claire, de responsabilités identifiées, de moyens adaptés et d’une capacité d’action suffisamment rapide pour suivre l’évolution des technologies.
Et nous avons besoin de résultats.
Car cette affaire pose finalement une question beaucoup plus fondamentale que celle des drones.
Qu’attendons-nous de l’État ?
Sa première mission est de protéger.
Protéger les personnes. Protéger les secours. Protéger les infrastructures essentielles. Anticiper les menaces qui peuvent les atteindre.
Lorsque le danger était connu, lorsque les alertes existaient, lorsque des moyens avaient déjà été engagés et que, malgré cela, des trafiquants peuvent contraindre un hélicoptère transportant un patient à modifier sa trajectoire, on ne peut plus parler d’un simple retard administratif ou technologique.
C’est une défaillance de l’État.
Et lorsque cette défaillance résulte de notre incapacité collective à traiter suffisamment tôt un risque identifié et qu’elle finit par mettre en cause la sécurité des citoyens, elle engage une responsabilité politique.
L’affaire de Hautepierre doit donc servir d’avertissement.
Car le propre d’une politique responsable n’est pas d’attendre la catastrophe pour découvrir une vulnérabilité.
C’est de la voir venir et d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
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